Le conditionnement de l'enfant : la petite fille devant le miroir, la femme derrière
Je suis récemment retombée sur un objet qui était autrefois dans ma chambre d’enfant : une boîte à musique murale, ornée d’un miroir décoré d’une image.
Cette boîte, je l’avais vue pendant des années sans vraiment la regarder. Elle faisait partie de mon décor. De ma réalité.
Et puis, l’autre jour, en la revoyant, quelque chose m’a arrêtée.
J’ai regardé l’image sur ce miroir.
Et j’ai ressenti, physiquement, le poids du conditionnement de l'enfant dans mon corps et dans ma vie.

La petite fille que "je devais" devenir
Sur le miroir, il y a mon prénom : SANDRINE.
Et une petite fille blonde.
Ses cheveux sont bien coiffés. Elle porte une jolie robe — selon les standards de l’époque. Elle est agenouillée. Ses petites mains sont jointes en prière devant elle. Ses chatons sont installés à côté d’elle.
Son air est sage.
Et soudain, je n'ai plus seulement vu une image d'enfance.
J'ai vu tout ce qu’enfant, je sentais qu’il "fallait" que je devienne.
Gentille. Sage. Jolie. Propre. Bien coiffée. Qui ne dérange pas trop. Qui ne fait pas trop de bruit.
Qui obéit à l’ordre établi.
Et je me suis demandé :
Quelle place était laissée à ma nature, dans tout cela ?
Parce qu’enfant, cette image correspondait finalement assez bien à la place qui m’était assignée dans la société.
À l’école. En famille. À la télévision.
Et cela, simplement parce que j’étais née fille.
Le cathé, la grammaire et le pays des "droits de l’homme"
Pour faire plaisir à ma grand-mère, j’allais au cathé. Mais ce que j’y entendais me faisait bouillonner intérieurement.
En tant que fille, je n’y trouvais pas une place dans laquelle je me sentais considérée comme un être humain à part entière.
À l’école non plus, d’ailleurs.
Il y a des choses que je ne comprenais pas.
Par exemple, réaliser que ma propre langue me trahit en tant que citoyenne : s’il y a dans une pièce 100 personnes, dont 99 filles et 1 garçon, "il faut" définir le groupe au masculin, parce que : "Le masculin l’emporte sur le féminin."
Moi pas comprendre.
Je ne comprenais pas pourquoi ma mère, ma sœur, mes copines, moi, n’étions pas, nous aussi, considérées comme des êtres humains.
Pourquoi, s'il y a 99 filles et 1 garçon, ne dirait-on pas « elle » pour désigner le groupe ?
Le « pays des droits de l’homme ».
Tout est dit.
Et puis il y avait la cour de récréation.
Là aussi, très concrètement, je voyais comment les choses se matérialisaient.
"Il fallait" laisser toute la place pour que les zizis puissent prendre l’espace et s’ébrouer dans leurs jeux plus ou moins violents.
C’est leur conditionnement à eux.
Pendant que nous, les zézettes, nous rasions les murs et récupérions l’espace restant pour jouer à des jeux considérés comme convenables pour nous :
L’élastique. La corde à sauter.
Jouer à la maman — en quoi est-ce un jeu ? Moi pas comprendre non plus.
La marelle.
Éventuellement, un jeu de billes pouvait nous réunir momentanément.
Bref.
Très tôt, quelque chose en moi sentait que cette répartition n’était pas naturelle.
Qu’elle avait été fabriquée.
Et surtout qu’elle ne me convenait pas.
Fuck le cathé, laissez-moi être
À l’adolescence, j’ai donc décidé de ne plus me laisser enrôler dans "ce qu’il faut faire."
Et j’ai décrété que je n’avais ni l’envie ni l’intention de rentrer dans le moule.
Fuck le cathé. Laissez-moi être.
Je ne veux pas de mari, pas d’enfants. Je n’en ai jamais ressenti l’envie.
Ce n’est pas pour moi.
Moi, j’aime faire la fête. Voyager. Faire ce que je veux quand je veux.
Je ne voulais pas porter le poids des autres.
Et je voulais prouver qu’une zézette pouvait en faire autant, si ce n’est plus et mieux, qu’un zizi.
Ce discours en a défrisé un paquet.
J’ai mis les points sur les « i » avec mes grands-parents, qui me harcelaient avec leur éternel :
« Quand est-ce que tu te maries ? »
Et la question automatique suivante :
« Quand est-ce que tu auras des enfants ? »
Ma liberté de ton m’a valu des regards lourds.
Des réflexions.
Des commentaires.
Des gens qui se détournent.
Et souvent :
"Oh, mais toi, tu dois faire peur aux hommes."
Ce qui, a priori, était censé être la fin du monde, car une zézette se doit évidemment d’être choisie par un zizi pour justifier son existence en société.
Morte de rire.
Ce à quoi je répondais :
"Les hommes qui ont peur de moi ne m’intéressent pas."
Choquant pour beaucoup.
Amusant pour moi de voir tous ces moutons bêlant à l’unisson, incapables d’envisager la réalité sous un autre angle.
Je sentais au fond de moi que rentrer dans le moule me tuerait.
Alors j’ai choisi de vivre.
La liberté était possible pour moi. Elle ne l’est pas pour toutes.
Et j’ai énormément d’amour et de compassion pour toutes celles qui, de par le monde, n’ont pas eu la chance de naître, comme moi, dans un endroit où être soi et s’affranchir de certains carcans est une possibilité sans risquer sa vie.
Encore que.
Toute proportion gardée, évidemment.
Parce qu’on le sait : en France aussi, être née zézette peut coûter la vie.
Mais j’ai conscience que ma possibilité de dire non, de partir, de vivre autrement, de ne pas me marier et de ne pas avoir d’enfants sans risquer ma vie est déjà une forme de liberté.
Au Moyen Âge, j’aurais probablement fini sorcière sur un bûcher pour oser cet outrage à l’ordre établi.
Et cette liberté, je l’ai prise.
Ou du moins, j’ai essayé.
J’ai refusé le moule… et pourtant, je me suis perdue
J’ai créé ma première boîte à 23 ans.
Je ne voulais pas attendre 20 ans pour pouvoir, peut-être, évoluer un jour dans un monde professionnel dominé par des codes qui n’étaient pas les miens.
Ben oui.
Les codes qu’on m’avait bombardés toute l’enfance étaient plutôt bien résumés sur le miroir de cette boîte à musique :
Sois gentille. Sage. Jolie. Propre. Bien coiffée. Ne dérange pas trop. Ne fais pas trop de bruit. Sois obéissante.
Je n’avais pas les codes des zizis.
Alors je me suis frayé un chemin.
J’ai essayé de faire ma place.
De créer.
D’entreprendre.
D’avancer.
Mais je me suis aussi épuisée.
Je me suis épuisée à essayer de me frayer un chemin dans un monde dont certains codes ne correspondaient pas à ma manière de fonctionner.
Dans un monde où je percevais de la violence, des rapports de force, de domination, des aberrations, un manque d’empathie et de respect pour le vivant.
Et quelque part, à vouloir prouver, dans les codes des zizis, qu’une zézette pouvait vivre autre chose qu’être choisie, être épousée ou être mère…
Je me suis épuisée.
Et je me suis perdue en route.
Le conditionnement de l'enfant : refuser le moule ne veut pas forcément dire en être libre
C’est peut-être ça que cette petite fille sur le miroir m’a rappelé.
J’avais refusé d’être celle qu’on voulait que je sois.
J’avais dit non.
Je m’étais rebellée.
Mais pendant longtemps, j’ai continué à me définir, au moins en partie, par opposition à ce que je refusais.
Je ne voulais pas être la petite fille sage. Alors je serais libre.
Je ne voulais pas dépendre d’un homme. Alors je prouverais que je n’avais besoin de personne.
Je ne voulais pas rentrer dans le moule. Alors je montrerais que je pouvais faire autrement.
Mais à force de vouloir prouver…
À qui essayais-je encore de prouver quelque chose ?
Ces dernières années, j’ai pris le temps de regarder en face comment j’en étais arrivée à me sentir perdue.
Déconnectée de mon vrai moi.
Et j’ai dû reconnaître quelque chose qui m’a fait mal à l’orgueil.
Je suis arrivée là à travers tous les micro-compromis que j’avais faits avec mes valeurs.
Toutes les fois où j’avais voulu me sentir légitime aux yeux des autres.
Toutes les fois où, finalement, j’avais cherché ma validation à l’extérieur de moi, plutôt que de me valider moi-même.
Ça m’a fait mal à l’orgueil de le réaliser.
Mais c’est la réalité.
Le miroir ne me demandait pas seulement de me regarder
Et là, j’ai compris pourquoi cette boîte à musique me touchait autant aujourd’hui.
Ce n’était pas seulement cette petite fille.
C’était le miroir.
La boîte à musique me montre, littéralement, sur un miroir, ce à quoi je devais correspondre.
Et peut-être que cette image, qui paraissait anodine et inoffensive, a laissé des traces dans mon inconscient.
Pendant longtemps, j’ai continué à chercher dans le reflet du miroir sociétal si j’étais valide ou pas.
Est-ce que je fais bien ?
Est-ce que je suis assez ?
Est-ce que je réussis ?
Est-ce que ma vie est acceptable ?
Est-ce que je suis légitime ?
Et aujourd’hui, cette boîte me choque.
Parce qu’au lieu de simplement voir un objet décoratif dans le paysage de mon enfance, j’y vois un symbole.
Un miroir qui montre à une petite fille "ce qu’elle devrait être."
Alors que, peut-être, ce dont nous avons besoin, ce n’est pas d’un miroir qui nous dise qui devenir.
Mais d’un environnement qui nous permette de découvrir qui nous sommes déjà, et de l’être pleinement.
Et si on laissait enfin les enfants être ?
Alors plutôt qu’un monde rempli d’objets, de discours, de règles et de représentations qui nous montrent à longueur de journée ce que nous devrions être…
Je rêve qu’un jour, toutes les petites filles — et tous les enfants, en général — grandissent dans un environnement qui leur permette de ressentir leur unicité.
De reconnaître leurs dons naturels.
De découvrir ce qui les fait vibrer.
De faire exactement ce qu’elles ressentent pousser en elles.
Et d’être encouragées à écouter leur cœur, leur instinct, leur courage.
À avoir confiance en leur force.
Même quand ce n’est pas raisonnable.
Surtout si ce n’est pas raisonnable.
Je rêve d’un monde où l’on passe moins de temps à apprendre aux enfants ce qu’ils doivent devenir…
…et plus de temps à leur laisser l’espace de découvrir qui elles ou ils sont déjà.
Parce qu’au fond, peut-être que la question n’est pas :
"Que dois-je devenir pour avoir ma place dans ce monde ?"
Peut-être que la question est :
"Qu’est-ce qui cherche naturellement à vivre à travers moi ?"
Et peut-être qu’à partir de là, je n’ai plus besoin "qu’on" me fasse une place.
Je peux créer la mienne.✨




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